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Alfred de Musset : ses poèmes les plus célèbres

Alfred de Musset (1810-1847) est un poète, écrivain et dramaturge français né à Paris. Au cours de sa vie, Alfred de Musset a pu écrire de nombreux poèmes autour du thème de l’amour, entre autres, et ainsi inspirer des générations de lecteurs. Nous revenons pour vous sur les plus beaux poèmes écrits par Alfred de Musset, grande figure du romantisme français en littérature et en poésie.

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Alfred de Musset : poète du romantisme

Alfred de Musset publie en 1829 son tout premier recueil de poésie, à l’âge de 19 ans. Le poète romantique est aussi mondain et dandy sur certains aspects ; il fait parler de lui au travers de son talent en écriture poétique, mais aussi de sa réputation sulfureuse. La relation avec George Sand a notamment été source d’inspiration pour la création de ses poésies et poèmes. 

De sa relation avec George Sand naîtront de sublimes poèmes d’amour. Originaire de Paris, où il a fini sa vie, Alfred de Musset a pu trouver son inspiration dans la ville lumière. Paris, ville de l’amour, ville vivante, ville de poèmes et source de poésie créative à travers les époques.

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Au cœur du mouvement romantique (romantisme), Alfred de Musset invite le lecteur à questionner ses propres ressentis, et à accueillir le sentiment d’amour, de tristesse ou toute autre émotion, en tant que telle. On compte parmi les autres grandes figures du romantisme Victor Hugo, Chateaubriand, Alfred de Vigny, Alphonse Lamartine ou encore Gérard de Nerval.

Le romantisme en France et en poésie : qu’est-ce que c’est ?

Le Romantisme n’est pas vraiment un mouvement mais plutôt une transition entre rationalisme et irrationalité, entre le siècle des Lumières et la philosophie, et l’avènement de l’expression des affects.

Le Romantisme en littérature est caractérisé par le culte du sentiment amoureux, le culte du moi et de l’intime, le culte de la nature mais aussi du rêve. En mettant en avant les histoires d’amour et leur capacité à illuminer le quotidien, ou encore en mettant en lumière la puissance de la nature et la petitesse de l’homme moderne, le poète romantique insiste sur la notion de refuge au travers de l’écriture et des expériences intimes de vie.

La société devenant source de malheurs, le lecteur est invité à regarder en lui et à sublimer chaque instant face aux beautés offertes par l’amour, la nature, le rêve, mais aussi la solitude et la tendresse que l’on se porte au cœur d’un tel sentiment.

De ces ressentis et de cette attitude face à la vie, les perceptions changent et donnent lieu à des écrits littéraires, des poèmes prophétiques adressés à tout un chacun et des pièces de théâtre dans lesquelles les codes sont brisés pour ouvrir des portes nouvelles, mêlant le tragique au comique mais aussi le sublime et le grotesque.

Nous reprenons ici pour vous les poèmes romantiques les plus connus d’Alfred de Musset, auteur de On ne Badine pas avec l’Amour et Lorenzaccio. Les poèmes suivants sont évoluent autour du thème de l’amour, mais aussi de la tristesse – étroitement liée à l’amour. 

Alfred de Musset : florilège de poèmes connus

Alfred de Musset a notamment écrit la série des poèmes intitulés “À George Sand”. Cette série de poèmes comprend 6 volets qui reflètent le sentiment d’amour que vivait Alfred de Musset :

À George Sand (I)

Te voilà revenu, dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d’azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême, et que j’avais perdu !
J’ai cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire,
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit, te voilà revenu.

Eh bien, deux mots de toi m’ont fait le roi du monde,
Mets la main sur mon cœur, sa blessure est profonde ;
Élargis-la, bel ange, et qu’il en soit brisé !
Jamais amant aimé, mourant sur sa maîtresse,
N’a sur des yeux plus noirs bu la céleste ivresse,
Nul sur un plus beau front ne t’a jamais baisé !! 

À George Sand (II)

Telle de l’Angelus, la cloche matinale
Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l’eau lustrale,
Ô George, a fait pousser de hideux aboiements,

Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
Tu n’as pu renouer tes longs cheveux flottants ;
Tu savais que Phébé, l’Étoile virginale
Qui soulève les mers, fait baver les serpents.

Tu n’as pas répondu, même par un sourire,
A ceux qui s’épuisaient en tourments inconnus,
Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

Comme Desdémona, t’inclinant sur ta lyre,
Quand l’orage a passé tu n’as pas écouté,
Et tes grands yeux rêveurs ne s’en sont pas douté.

À George Sand (III)

Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
Allez, braves humains, où le vent vous entraîne ;
Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine ;
Je vous ai trop connus pour être de vos gens.

Ne croyez pourtant pas qu’en quittant votre scène,
Je garde contre vous ni colère ni haine,
Vous qui m’avez fait vieux peut-être avant le temps ;
Peu d’entre vous sont bons, moins encor sont méchants.

Et nous, vivons à l’ombre, ô ma belle maîtresse !
Faisons-nous des amours qui n’aient pas de vieillesse ;
Que l’on dise de nous, quand nous mourrons tous deux :

Ils n’ont jamais connu la crainte ni l’envie ;
Voilà le sentier vert où, durant cette vie,
En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux.

À George Sand (IV)

Il faudra bien t’y faire à cette solitude,
Pauvre cœur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir.
Il faudra bien t’y faire ; et sois sûr que l’étude,

La veille et le travail ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n’as pas l’habitude
D’attendre vainement et sans rien voir venir.

Et pourtant, ô mon cœur, quand tu l’auras perdue,
Si tu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l’attendras.

Car c’est toi qu’elle fuit de contrée en contrée,
Cherchant sur cette terre une tombe ignorée,
Dans quelque triste lieu qu’on ne te dira pas.

À George Sand (V)

Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souviens plus
De tout ce que mon cœur renfermait de tendresse,
Quand, dans nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus !

La mémoire en est morte, un jour te l’a ravie
Et cet amour si doux, qui faisait sur la vie
Glisser dans un baiser nos deux cœurs confondus,
Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souviens plus.

À George Sand (VI)

Porte ta vie ailleurs, ô toi qui fus ma vie ;
Verse ailleurs ce trésor que j’avais pour tout bien.
Va chercher d’autres lieux, toi qui fus ma patrie,
Va fleurir, ô soleil, ô ma belle chérie,
Fais riche un autre amour et souviens-toi du mien.

Laisse mon souvenir te suivre loin de France ;
Qu’il parte sur ton cœur, pauvre bouquet fané,
Lorsque tu l’as cueilli, j’ai connu l’Espérance,
Je croyais au bonheur, et toute ma souffrance
Est de l’avoir perdu sans te l’avoir donné.

Alfred de Musset a aussi écrit d’autres poèmes adressés à ses amis et amies, ou même à sa famille. Certains poèmes sont des odes à des pays ou à des villes, telles que sa ville natale, Paris, ou encore Madrid. Le thème de l’amour n’est pas le seul exploré par le poète romantique mais le sentiment et son expression touchent assurément leur apothéose dans les poèmes d’Alfred de Musset.

À Julie

On me demande, par les rues,
Pourquoi je vais bayant aux grues,
Fumant mon cigare au soleil,
A quoi se passe ma jeunesse,
Et depuis trois ans de paresse
Ce qu’ont fait mes nuits sans sommeil.

Donne-moi tes lèvres, Julie ;
Les folles nuits qui t’ont pâlie
Ont séché leur corail luisant.
Parfume-les de ton haleine ;
Donne-les-moi, mon Africaine,
Tes belles lèvres de pur sang.

Mon imprimeur crie à tue-tête
Que sa machine est toujours prête,
Et que la mienne n’en peut mais.
D’honnêtes gens, qu’un club admire,
N’ont pas dédaigné de prédire
Que je n’en reviendrai jamais.

Julie, as-tu du vin d’Espagne ?
Hier, nous battions la campagne ;
Va donc voir s’il en reste encor.
Ta bouche est brûlante, Julie ;
Inventons donc quelque folie
Qui nous perde l’âme et le corps.

On dit que ma gourme me rentre,
Que je n’ai plus rien dans le ventre,
Que je suis vide à faire peur ;
Je crois, si j’en valais la peine,
Qu’on m’enverrait à Sainte-Hélène,
Avec un cancer dans le coeur.

Allons, Julie, il faut t’attendre
A me voir quelque jour en cendre,
Comme Hercule sur son rocher.
Puisque c’est par toi que j’expire,
Ouvre ta robe, Déjanire,
Que je monte sur mon bûcher.

À la Pologne

Jusqu’au jour, ô Pologne ! où tu nous montreras
Quelque désastre affreux, comme ceux de la Grèce,
Quelque Missolonghi d’une nouvelle espèce,
Quoi que tu puisses faire, on ne te croira pas.
Battez-vous et mourez, braves gens. — L’heure arrive.
Battez-vous ; la pitié de l’Europe est tardive ;
Il lui faut des levains qui ne soient point usés.
Battez-vous et mourez, car nous sommes blasés !

À Laure 

Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée,
Que balbutiais-tu dans ces fatales nuits ?
Exerçais-tu ta langue à railler ta pensée ?
Que voulaient donc ces pleurs, cette gorge oppressée,
Ces sanglots et ces cris ?

Ah ! si le plaisir seul t’arrachait ces tendresses,
Si ce n’était que lui qu’en ce triste moment
Sur mes lèvres en feu tu couvrais de caresses
Comme un unique amant ;

Si l’esprit et les sens, les baisers et les larmes,
Se tiennent par la main de ta bouche à ton coeur,
Et s’il te faut ainsi, pour y trouver des charmes,
Sur l’autel du plaisir profaner le bonheur :

Ah ! Laurette ! ah ! Laurette, idole de ma vie,
Si le sombre démon de tes nuits d’insomnie
Sans ce masque de feu ne saurait faire un pas,
Pourquoi l’évoquais-tu, si tu ne m’aimais pas ?

A.M.A.T.

Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir !
Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie.
Quel que soit le chemin, quel que soit l’avenir,
Le seul guide en ce monde est la main d’une amie.

Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m’ennuie.
Mais qu’importe ? L’espoir de vous voir revenir
Me donnera, malgré les dégoûts de la vie,
Ce courage d’enfant qui consiste à vieillir.

Quelquefois seulement, près de votre maîtresse,
Souvenez-vous d’un coeur qui prouva sa noblesse
Mieux que l’épervier d’or dont mon casque est armé ;

Qui vous a tout de suite et librement aimé,
Dans la force et la fleur de la belle jeunesse,
Et qui dort maintenant à tout jamais fermé.

A.M.V.H.

Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux,
Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.

Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ;
Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux.
Puis le coeur s’aperçoit qu’il est devenu vieux,
Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.

De ces biens passagers que l’on goûte à demi,
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
On se brouille, on se fuit. Qu’un hasard nous rassemble,

On s’approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,

À ma mère

Après un si joyeux festin,
Zélés sectateurs de Grégoire,
Mes amis, si, le verre en main
Nous voulons chanter, rire et boire,
Pourquoi s’adresser à Bacchus ?
Dans une journée aussi belle
Mes amis, chantons en  » chorus  »
A la tendresse maternelle. (Bis.)

Un don pour nous si précieux,
Ce doux protecteur de l’enfance,
Ah ! c’est une faveur des cieux
Que Dieu donna dans sa clémence.
D’un bien pour l’homme si charmant
Nous avons ici le modèle ;
Qui ne serait reconnaissant
A la tendresse maternelle ? (Bis.)

Arrive-t-il quelque bonheur ?
Vite, à sa mère on le raconte ;
C’est dans son sein consolateur
Qu’on cache ses pleurs ou sa honte.
A-t-on quelques faibles succès,
On ne triomphe que pour elle
Et que pour répondre aux bienfaits
De la tendresse maternelle. (Bis.)

Ô toi, dont les soins prévoyants,
Dans les sentiers de cette vie
Dirigent mes pas nonchalants,
Ma mère, à toi je me confie.
Des écueils d’un monde trompeur
Écarte ma faible nacelle.
Je veux devoir tout mon bonheur
A la tendresse maternelle. (Bis.)

À Madame G. (Sonnet)

C’est mon avis qu’en route on s’expose à la pluie,
Au vent, à la poussière, et qu’on peut, le matin,
S’éveiller chiffonnée avec un mauvais teint,
Et qu’à la longue, en poste, un tête-à-tête ennuie.

C’est mon avis qu’au monde il n’est pire folie
Que d’embarquer l’amour pour un pays lointain.
Quoi qu’en dise Héloïse ou madame Cottin,
Dans un miroir d’auberge on n’est jamais jolie.

C’est mon avis qu’en somme un bas blanc bien tiré,
Sur une robe blanche un beau ruban moiré,
Et des ongles bien nets, sont le bonheur suprême.

Que dites-vous, madame, à ce raisonnement ?
Un point, à ce sujet, m’étonne seulement :
C’est qu’on n’a pas le temps d’y penser quand on aime.

À mon ami Edouard B.

Tu te frappais le front en lisant Lamartine,
Edouard, tu pâlissais comme un joueur maudit ;
Le frisson te prenait, et la foudre divine,
Tombant dans ta poitrine,
T’épouvantait toi-même en traversant ta nuit.

Ah ! frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie.
C’est là qu’est la pitié, la souffrance et l’amour ;
C’est là qu’est le rocher du désert de la vie,
D’où les flots d’harmonie,
Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.

Peut-être à ton insu déjà bouillonnent-elles,
Ces laves du volcan, dans les pleurs de tes yeux.
Tu partiras bientôt avec les hirondelles,
Toi qui te sens des ailes
Lorsque tu vois passer un oiseau dans les cieux.

Ah ! tu sauras alors ce que vaut la paresse ;
Sur les rameaux voisins tu voudras revenir.
Edouard, Edouard, ton front est encor sans tristesse,
Ton coeur plein de jeunesse…

À mon frère revenant d’Italie

Ainsi, mon cher, tu t’en reviens
Du pays dont je me souviens
Comme d’un rêve,
De ces beaux lieux où l’oranger
Naquit pour nous dédommager
Du péché d’Ève.

Tu l’as vu, ce ciel enchanté
Qui montre avec tant de clarté
Le grand mystère ;
Si pur, qu’un soupir monte à Dieu
Plus librement qu’en aucun lieu
Qui soit sur terre.

Tu les as vus, les vieux manoirs
De cette ville aux palais noirs
Qui fut Florence,
Plus ennuyeuse que Milan
Où, du moins, quatre ou cinq fois l’an,
Cerrito danse.

Tu l’as vue, assise dans l’eau,
Portant gaiement son mezzaro,
La belle Gênes,
Le visage peint, l’oeil brillant,
Qui babille et joue en riant
Avec ses chaînes.

Tu l’as vu, cet antique port,
Où, dans son grand langage mort,
Le flot murmure,
Où Stendhal, cet esprit charmant,
Remplissait si dévotement
Sa sinécure.

Tu l’as vu, ce fantôme altier
Qui jadis eut le monde entier
Sous son empire.
César dans sa pourpre est tombé :
Dans un petit manteau d’abbé
Sa veuve expire.

Tu t’es bercé sur ce flot pur
Où Naple enchâsse dans l’azur
Sa mosaique,
Oreiller des lazzaroni
Où sont nés le macaroni
Et la musique.

Qu’il soit rusé, simple ou moqueur,
N’est-ce pas qu’il nous laisse au coeur
Un charme étrange,
Ce peuple ami de la gaieté
Qui donnerait gloire et beauté
Pour une orange ?

Catane et Palerme t’ont plu.
Je n’en dis rien ; nous t’avons lu ;
Mais on t’accuse
D’avoir parlé bien tendrement,
Moins en voyageur qu’en amant,
De Syracuse.

Ils sont beaux, quand il fait beau temps,
Ces yeux presque mahométans
De la Sicile ;
Leur regard tranquille est ardent,
Et bien dire en y répondant
N’est pas facile.

Ils sont doux surtout quand, le soir,
Passe dans son domino noir
La toppatelle.
On peut l’aborder sans danger,
Et dire :  » Je suis étranger,
Vous êtes belle.  »

Ischia ! C’est là, qu’on a des yeux,
C’est là qu’un corsage amoureux
Serre la hanche.
Sur un bas rouge bien tiré
Brille, sous le jupon doré,
La mule blanche.

Pauvre Ischia ! bien des gens n’ont vu
Tes jeunes filles que pied nu
Dans la poussière.
On les endimanche à prix d’or ;
Mais ton pur soleil brille encor
Sur leur misère.

Quoi qu’il en soit, il est certain
Que l’on ne parle pas latin
Dans les Abruzzes,
Et que jamais un postillon
N’y sera l’enfant d’Apollon
Ni des neuf Muses.

Il est bizarre, assurément,
Que Minturnes soit justement
Près de Capoue.
Là tombèrent deux demi-dieux,
Tout barbouillés, l’un de vin vieux,
L’autre de boue.

Les brigands t’ont-ils arrêté
Sur le chemin tant redouté
De Terracine ?
Les as-tu vus dans les roseaux
Où le buffle aux larges naseaux
Dort et rumine ?

Hélas ! hélas ! tu n’as rien vu.
Ô (comme on dit) temps dépourvu
De poésie !
Ces grands chemins, sûrs nuit et jour,
Sont ennuyeux comme un amour
Sans jalousie.

Si tu t’es un peu détourné,
Tu t’es à coup sûr promené
Près de Ravenne,
Dans ce triste et charmant séjour
Où Byron noya dans l’amour
Toute sa haine.

C’est un pauvre petit cocher
Qui m’a mené sans accrocher
Jusqu’à Ferrare.
Je désire qu’il t’ait conduit.
Il n’eut pas peur, bien qu’il fît nuit ;
Le cas est rare.

Padoue est un fort bel endroit,
Où de très grands docteurs en droit
Ont fait merveille ;
Mais j’aime mieux la polenta
Qu’on mange aux bords de la Brenta
Sous une treille.

Sans doute tu l’as vue aussi,
Vivante encore, Dieu merci !
Malgré nos armes,
La pauvre vieille du Lido,
Nageant dans une goutte d’eau
Pleine de larmes.

Toits superbes ! froids monuments !
Linceul d’or sur des ossements !
Ci-gît Venise.
Là mon pauvre coeur est resté.
S’il doit m’en être rapporté,
Dieu le conduise !

Mon pauvre coeur, l’as-tu trouvé
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d’un verre ?
Ou dans ce grand palais Nani ;
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre ?

L’as-tu vu sur les fleurs des prés,
Ou sur les raisins empourprés
D’une tonnelle ?
Ou dans quelque frêle bateau.
Glissant à l’ombre et fendant l’eau
À tire-d’aile ?

L’as-tu trouvé tout en lambeaux
Sur la rive où sont les tombeaux ?
Il y doit être.
Je ne sais qui l’y cherchera,
Mais je crois bien qu’on ne pourra
L’y reconnaître.

Il était gai, jeune et hardi ;
Il se jetait en étourdi
À l’aventure.
Librement il respirait l’air,
Et parfois il se montrait fier
D’une blessure.

Il fut crédule, étant loyal,
Se défendant de croire au mal
Comme d’un crime.
Puis tout à coup il s’est fondu
Ainsi qu’un glacier suspendu
Sur un abîme…

Mais de quoi vais-je ici parler ?
Que ferais-je à me désoler,
Quand toi, cher frère,
Ces lieux où j’ai failli mourir,
Tu t’en viens de les parcourir
Pour te distraire ?

Tu rentres tranquille et content ;
Tu tailles ta plume en chantant
Une romance.
Tu rapportes dans notre nid
Cet espoir qui toujours finit
Et recommence.

Le retour fait aimer l’adieu ;
Nous nous asseyons près du feu,
Et tu nous contes
Tout ce que ton esprit a vu,
Plaisirs, dangers, et l’imprévu,
Et les mécomptes.

Et tout cela sans te fâcher,
Sans te plaindre, sans y toucher
Que pour en rire ;
Tu sais rendre grâce au bonheur,
Et tu te railles du malheur
Sans en médire.

Ami, ne t’en va plus si loin.
D’un peu d’aide j’ai grand besoin,
Quoi qu’il m’advienne.
Je ne sais où va mon chemin,
Mais je marche mieux quand ma main
Serre la tienne.

Marie

Ainsi, quand la fleur printanière
Dans les bois va s’épanouir,
Au premier souffle du zéphyr
Elle sourit avec mystère ;

Et sa tige fraîche et légère,
Sentant son calice s’ouvrir,
Jusque dans le sein de la terre
Frémit de joie et de désir.

Ainsi, quand ma douce Marie
Entr’ouvre sa lèvre chérie,
Et lève, en chantant, ses yeux bleus,

Dans l’harmonie et la lumière
Son âme semble tout entière
Monter en tremblant vers les cieux.

Madrid

Madrid, princesse des Espagnes,
Il court par tes mille campagnes
Bien des yeux bleus, bien des yeux noirs.
La blanche ville aux sérénades,
Il passe par tes promenades
Bien des petits pieds tous les soirs.

Madrid, quand tes taureaux bondissent,
Bien des mains blanches applaudissent,
Bien des écharpes sont en jeux.
Par tes belles nuits étoilées,
Bien des senoras long voilées
Descendent tes escaliers bleus.

Madrid, Madrid, moi, je me raille
De tes dames à fine taille
Qui chaussent l’escarpin étroit ;
Car j’en sais une par le monde
Que jamais ni brune ni blonde
N’ont valu le bout de son doigt !

J’en sais une, et certes la duègne
Qui la surveille et qui la peigne
N’ouvre sa fenêtre qu’à moi ;
Certes, qui veut qu’on le redresse,
N’a qu’à l’approcher à la messe,
Fût-ce l’archevêque ou le roi.

Car c’est ma princesse andalouse !
Mon amoureuse ! ma jalouse !
Ma belle veuve au long réseau !
C’est un vrai démon ! c’est un ange !
Elle est jaune, comme une orange,
Elle est vive comme un oiseau !

Oh ! quand sur ma bouche idolâtre
Elle se pâme, la folâtre,
Il faut voir, dans nos grands combats,
Ce corps si souple et si fragile,
Ainsi qu’une couleuvre agile,
Fuir et glisser entre mes bras !

Or si d’aventure on s’enquête
Qui m’a valu telle conquête,
C’est l’allure de mon cheval,
Un compliment sur sa mantille,
Puis des bonbons à la vanille
Par un beau soir de carnaval

Mimi Pinson

Mimi Pinson est une blonde,
Une blonde que l’on connaît.
Elle n’a qu’une robe au monde,
Landerirette !
Et qu’un bonnet.
Le Grand Turc en a davantage.
Dieu voulut de cette façon
La rendre sage.
On ne peut pas la mettre en gage,
La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose,
Une rose blanche au côté.
Cette fleur dans son coeur éclose,
Landerirette !
C’est la gaieté.
Quand un bon souper la réveille,
Elle fait sortir la chanson
De la bouteille.
Parfois il penche sur l’oreille,
Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes.
Les carabins, matin et soir,
Usent les manches de leurs vestes,
Landerirette !
A son comptoir.
Quoique sans maltraiter personne,
Mimi leur fait mieux la leçon
Qu’à la Sorbonne.
Il ne faut pas qu’on la chiffonne,
La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille,
Alfred de Musset Si Dieu le veut, c’est dans son droit.
Elle aura toujours son aiguille,
Landerirette !
Au bout du doigt.
Pour entreprendre sa conquête,
Ce n’est pas tout qu’un beau garçon :
Faut être honnête ;
Car il n’est pas loin de sa tête,
Le bonnet de Mimi Pinson.

D’un gros bouquet de fleurs d’orange
Si l’amour veut la couronner,
Elle a quelque chose en échange,
Landerirette !
A lui donner.
Ce n’est pas, on se l’imagine,
Un manteau sur un écusson
Fourré d’hermine ;
C’est l’étui d’une perle fine,
La robe de Mimi Pinson.

Mimi n’a pas l’âme vulgaire,
Mais son coeur est républicain :
Aux trois jours elle a fait la guerre,
Landerirette !
En casaquin.
A défaut d’une hallebarde,
On l’a vue avec son poinçon
Monter la garde.
Heureux qui mettra sa cocarde
Au bonnet de Mimi Pinson !

Promenade

Dans ces bois qu’un nuage dore,
Que l’ombre est lente à s’endormir !
Ce n’est pas le soir, c’est l’aurore,
Qui gaîment nous semble s’enfuir ;
Car nous savons qu’elle va revenir. —
Ainsi, laissant l’espoir éclore,
Meurt doucement le souvenir.

Que j’aime le premier frisson d’hiver

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme
Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur sitôt avait changé pour moi ?

Rêverie

Quand le paysan sème, et qu’il creuse la terre,
Il ne voit que son grain, ses bœufs et son sillon.
— La nature en silence accomplit le mystère, —
Couché sur sa charrue, il attend sa moisson.

Quand sa femme, en rentrant le soir à sa chaumière,
Lui dit « Je suis enceinte, » — il attend son enfant.
Quand il voit que la mort va saisir son vieux père,
Il s’assoit sur le pied de la couche, et l’attend.

Que savons-nous de plus ?… et la sagesse humaine,
Qu’a-t-elle découvert de plus dans son domaine ?
Sur ce large univers elle a, dit-on, marché ;
Et voilà cinq mille ans qu’elle a toujours cherché !

Sonnet au lecteur

Jusqu’à présent, lecteur, suivant l’antique usage,
Je te disais bonjour à la première page.
Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ;
En vérité, ce siècle est un mauvais moment.

Tout s’en va, les plaisirs et les moeurs d’un autre âge,
Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,
Rosafinde et Suzon qui me trouvent trop sage,
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

La politique, hélas ! voilà notre misère.
Mes meilleurs ennemis me conseillent d’en faire.
Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.

Je veux, quand on m’a lu, qu’on puisse me relire.
Si deux noms, par hasard, s’embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

Tristesse

J’ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaieté;
J’ai perdu jusqu’à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.

Quand j’ai connu la Vérité,
J’ai cru que c’était une amie ;
Quand je l’ai comprise et sentie,
J’en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d’elle
Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d’avoir quelquefois pleuré.

Une promenade au Jardin des Plantes

Sous ces arbres chéris, où j’allais à mon tour
Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine,
Sous ces arbres charmants où votre fraîche haleine
Disputait au printemps tous les parfums du jour ;

Des enfants étaient là qui jouaient alentour ;
Et moi, pensant à vous, j’allais traînant ma peine ;
Et si de mon chagrin vous êtes incertaine
Vous ne pouvez pas l’être au moins de mon amour.

Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente ?
Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné !
Antilope aux yeux noirs, dis, quelle est mon amante ?

Ô lion, tu le sais, toi, mon noble enchaîné ;
Toi qui m’as vu pâlir lorsque sa main charmante
Se baissa doucement sur ton front incliné.

Alfred de Musset a su à travers ses poèmes d’amour, faire retentir les thèmes de la tristesse, de la solitude, de la joie, de l’amour. Grand amoureux de Paris et des voyages, il partage avec son lecteur des ressentis mêlés à des fragments d’histoire, des références à d’autres poètes ou encore au thème du rêve et de la vision.

Sa série sur la Nuit est d’ailleurs, en ce sens, magnifique : La nuit, La nuit d’octobre, La nuit de décembre et La nuit de mai sont des chefs d’oeuvre de la poésie française trop bien gardés et méconnus.

La vie est certainement pour le poète qu’est Alfred de Musset une source de plaisirs et de malheurs qui méritent d’être entendus. D’inspiration en inspiration, Alfred de Musset sait toucher son lecteur en restant fidèles aux codes de poésie les plus élémentaires, tout en faisant de ses poèmes de véritables élans du cœur.

On retrouve aussi une certaine légèreté dans le poème suivant, qui se distingue parmi les poèmes d’Alfred de Musset, de par son trait d’humour certain, dans l’observation :

À Madame Cne T.

Dans son assiette arrondi mollement,
Un pâté chaud, d’un aspect délectable,
D’un peu trop loin m’attirait doucement.
J’allais à lui. Votre instinct charitable
Vous fit lever pour me l’offrir gaiement.

Jupin, qu’Hébé grisait au firmament,
Voyant ainsi Vénus servir à table,
Laissa son verre en choir d’étonnement
Dans son assiette.

Pouvais-je alors vous faire un compliment ?
La grâce échappe, elle est inexprimable ;
Les mots sont faits pour ce qu’on trouve aimable,
Les regards seuls pour ce qu’on voit charmant ;
Et je n’eus pas l’esprit en ce moment
Dans son assiette.

Enfin, son “Adieu” est en réalité une véritable ode à l’amour tel qu’il était conçu par les Romantiques : tragique et dramatique.

Adieu

Adieu ! je crois qu’en cette vie
Je ne te reverrai jamais.
Dieu passe, il t’appelle et m’oublie ;
En te perdant je sens que je t’aimais.

Pas de pleurs, pas de plainte vaine.
Je sais respecter l’avenir.
Vienne la voile qui t’emmène,
En souriant je la verrai partir.

Tu t’en vas pleine d’espérance,
Avec orgueil tu reviendras ;
Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,
Tu ne les reconnaîtras pas.

Adieu ! tu vas faire un beau rêve
Et t’enivrer d’un plaisir dangereux ;
Sur ton chemin l’étoile qui se lève
Longtemps encor éblouira tes yeux.

Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d’un cœur qui nous comprend,
Le bien qu’on trouve à le connaître,
Et ce qu’on souffre en le perdant.

N’hésitant pas à s’adresser dans ses poèmes comme il le ferait dans une lettre très intime à ses destinataires, Alfred de Musset sait rendre à l’expression du sentiment sa liberté. L’interprétation des poèmes peut ensuite avoir lieu, dans toute sa complexité.

Alfred de Musset reste l’une des figures de proue du mouvement de la poésie romantique en France. Il meurt à Paris, sa ville natale, en 1847, âgé de 37 ans, et laisse derrière lui une superbe collection de poèmes, de pièces de théâtre et d’écrits divers et variés : romans, contes, nouvelles, lettres, jugements de ses contemporains… 

Nous vous invitons à découvrir toute la richesse de l’oeuvre d’Alfred de Musset à travers ses poèmes, où le poète exprime de manière plus douce toute l’intimité du sentiment. Proche de son cœur et fidèle à ses émotions, le poète nous emporte dans la reconnaissance de soi à travers l’acceptation pleine des états d’âme : une véritable révolution en poésie, qui intervient dans la lignée du rationalisme du Siècle des Lumières.

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